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Une nouvelle frontière ?

Todd Heisler/The New York Times

On a beau essayer de la fuir, depuis le 8 novembre dernier, la politique américaine est difficile à éviter : elle est à la radio, à la télévision, sur notre feed Facebook (ainsi, évidemment, que sur Twitter), éclipsant souvent notre politique locale et allant jusqu’à écœurer les personnes adeptes de nouvelles internationales. Pourtant, dans une publication ayant comme thème « Les murs », il semblait difficile de ne pas parler d’une des plus grandes promesses de Trump : construire un mur à la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Attaquons-nous donc à l’éléphant dans la pièce (le mur, pas Trump), et posons-nous la question : ce projet est-il une bonne idée? Pour répondre à cela, examinons un peu les faits.

Tout d’abord, ce serait un mur séparant deux nations alliées. N’en déplaise à l’électorat de Trump, le Mexique est le troisième plus grand partenaire commercial des États-Unis, après la Chine et le Canada. Plusieurs traités garantissent le libre marché entre les deux pays, comme le NAFTA (entre les pays d’Amérique du Nord) ou le TPP (traité transpacifique). Si cela n’est pas suffisant pour le considérer comme un allié, on peut se souvenir que le Mexique, bien qu’il ne soit pas dans l’OTAN, a refusé de faire alliance avec les Allemands durant la Première Guerre mondiale (en restant neutre), et a combattu aux côtés des États-Unis durant la deuxième. Ainsi, si certaines personnes en doutaient, le risque d’une invasion mexicaine des États-Unis est extrêmement faible.

Évidemment, Trump n’a jamais prétendu vouloir stopper une guerre mexicano-américaine. Son objectif depuis le début est plutôt de bloquer l’immigration illégale en provenance du Mexique. Pourtant, cette dernière est en grande réduction depuis les années 2000. La proportion des Mexicains dans les immigrants illégaux l’est aussi : alors qu’ils en représentaient 98% en 2000, ils n’en formaient plus que la moitié en 2015. Cela s’explique en partie par la crise économique ayant frappé les États-Unis en 2008 qui a diminué son attrait pour les immigrants, mais aussi par la hausse de la qualité de vie au Mexique. En réalité, depuis 2009, plus de Mexicains quittent les États-Unis que n’y rentrent, selon le Pew Research Center! Le mur de Trump servirait-il donc davantage à bloquer l’émigration que l’immigration mexicaine? Après tout, ce ne serait pas le premier mur de ce genre dans l’histoire, et il en existe un autre exemple bien connu: le Rideau de fer (comprenant le mur de Berlin) qui empêchait les citoyens de l’Union Soviétique de fuir vers l’Europe capitaliste, il y a à peine 30 ans. Heureusement pour Trump, la comparaison n’est en réalité pas honnête, puisque les Mexicains qui quittent les États-Unis le font légalement, notamment grâce à des programmes du gouvernement mexicain encourageant les immigrants à revenir dans leur pays et à y trouver un emploi. Néanmoins, cela permet sûrement de contrer l’idée selon laquelle les États-Unis seraient en train de se faire submerger par des hordes de Mexicains venus voler le travail d’honnêtes Américains.

Finalement, la frontière est déjà lourdement protégée. Certes, il ne s’agit pas d’un mur uniforme couvrant les quelque 3000 km séparant les deux pays, comme le rêverait le président américain : certains passages ne comportent qu’une grille, tandis que d’autres laissent la nature bloquer le passage aux immigrants (notamment avec la rivière Rio Grande qui couvre 2000 km, ainsi que les déserts de Sonora et de Chihuahua). Cependant, à d’autres endroits, il s’agit d’un mur triple avec du barbelé, de l’éclairage, des caméras, des senseurs et des patrouilles d’agents frontaliers. À un autre, c’est un mur qui sépare deux villes sœurs, Calexico et Mexicali. Ce dernier est d’ailleurs une belle illustration des limites des barrières physiques en termes de protection : en 2015, des agents frontaliers ont saisi plus de 30 kilogrammes de méthamphétamine du côté américain de la frontière, les trafiquants ayant simplement creusé un tunnel sous le mur.

Ainsi, on parle d’un mur qui séparerait deux nations alliées, où l’immigration illégale est en réduction, et qui serait probablement inefficace pour bloquer les trafiquants capables de traverser les fortifications déjà présentes. L’efficacité concrète du projet de Trump semble donc quelque peu limitée. Au point de vue symbolique cependant, la construction de ce mur pourrait avoir un énorme impact. Historiquement, les murs laissent toujours une image forte dans l’imaginaire collectif, et leur impact psychologique est parfois plus utile que la protection physique qu’ils offrent. On peut prendre l’exemple de la Grande Muraille de Chine, auquel Trump a comparé son projet : si cette construction titanesque a au final échoué à bloquer les invasions des Mongols, certains historiens avancent qu’elle a grandement servi à unifier la Chine. En établissant clairement la présence d’un ennemi extérieur, la muraille affirmait le besoin de tous les peuples de l’Empire de Chine de travailler de concert pour lutter contre cette menace étrangère.

Cependant, alors que, selon The Economist, l’Europe aura bientôt plus de barrières physiques sur ses frontières que durant la guerre froide, est-ce vraiment le moment d’encourager ce genre de mentalité? Surtout que si l’efficacité de mur en termes d’immigration risque d’être plus symbolique que concrète, cela n’empêchera pas le mur d’avoir des impacts, bien réels, sur l’environnement, en coupant à travers des réserves autochtones et des territoires de migrations. Son coût, lui aussi, existera bel et bien, et le président mexicain Enrique Pena Nieto a depuis longtemps déclaré que le Mexique ne payerait jamais pour le projet. En voyant tout cela, on n’a envie de ne dire qu’une chose :

« Mr. Trump, tear down this wall. »

Par Louise Toutée