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Neuf mois

Le candidat républicain américain Donald Trump dans un rallye pour sa campagne au American Airlines Center à Dallas le 14 septembre 2015
Getty Images, AFP, Laura Buckman.

Notre dernière campagne électorale fédérale a duré 78 jours. La plus longue campagne de l’histoire du Canada : nos voisins du sud ont trouvé ça plutôt mignon. Le calendrier électoral des États-Unis s’est ouvert le 1er février dernier. L’élection aura lieu le 8 novembre prochain. Neuf mois. C’est beaucoup d’encre gaspillée en unes de journaux. Des journaux de partout sur la planète qui se demandent qui sera le prochain président de cette superpuissance économique, militaire et culturelle. Neuf mois. Chaque parti a élu son candidat. La secrétaire d’État Hillary Clinton a été élue par les démocrates en battant Bernie Sanders. Chez les républicains, c’est le magnat de l’immobilier Donald Trump qui l’emporte contre Ted Cruz, son plus sérieux concurrent. Neuf mois. Les positions se sont polarisées. Démocrates et républicains sortent les dents, s’affrontent dans les rallyes et dans les rues. Ils parlent un langage différent ; ils n’ont plus les mêmes références culturelles.

Cette élection a un caractère assez inédit : un fond de guerre contre le terrorisme au Moyen-Orient, une odeur de tensions raciales avec le mouvement Black Lives Matter, une recrudescence de précarité pour les moins nantis. À ne pas négliger non plus, une première femme investie candidate à la présidence et un candidat qui s’oppose très ouvertement aux usages et aux conventions de la politique.

D’ailleurs, j’ai bien rigolé en entendant parler pour la première fois d’un candidat américain qui voulait construire un mur entre les États-Unis et le Mexique pour empêcher l’immigration illégale. La bonne blague! Neuf mois. Selon le dernier sondage publié par le New York Times, 41% des Américains appuient Trump, 46% appuient Clinton. Neuf mois. La blague commence à être un peu moins bonne. Trump nous a bien montré sa polyvalence au cours des derniers mois : racisme, sexisme, mensonge, fraude fiscale, calomnie, mensonge encore une fois, absurdité, impulsivité, égocentrisme. Pour les personnes qui sont contre Trump, les raisons sont évidentes. Mais qu’est-ce donc qui attire les électeurs vers cet homme? Qui sont ces 41% d’Américains?

Une première raison, souvent évoquée par les électeurs de Trump, est la façon dont il dit tout ce qu’il pense qui crée une rupture avec les politesses et les formalités habituelles de la politique. En effet, les élections sont le terrain de jeu des riches. Les gens ordinaires se sentent donc souvent mal représentés par cette élite qui ne parle pas avec les mots réconfortants de tous les jours et qui agit avec une modération trop calculée. Ne vous méprenez pas, Trump est riche, mais son absence de filtre et sa grossièreté font de lui un personnage qui donne l’impression de ne pas se cacher derrière un masque de conventions. Il semble donc moins distant. Par ailleurs, ses manières rebutantes laissent les libéraux sous le choc. Leur stratégie jusqu’à maintenant a été de répondre aux insultes par des sourires modérés, car Trump sait très bien se discréditer lui-même. Toutefois, ce n’est pas la modération qui attire l’œil des caméras et c’est donc l’ancienne vedette de la téléréalité qui se retrouve encore une fois à la une. Le présent article n’en est qu’une preuve de plus.

Une deuxième raison possible est l’image qu’il s’est créé. Je vous l’ai dit, lui aussi l’a dit ; Trump est riche. Un argument plutôt accessoire, j’en conviens, mais ce n’est pas sa valeur argumentative qui attire les votes. C’est plutôt le rêve qui vient avec. Le milliardaire représente pour certains tout ce que l’«American dream» peut offrir et son succès en affaires est perçu comme un gage de compétence. C’est du moins ce qu’il essaie de nous faire croire. Encore plus surprenant, la façon dont il déblatère mensonge après insulte après commentaire désobligeant serait pour certains un autre signe de sa capacité à diriger un pays. À défaut d’être diplomate, Trump serait fort, car il n’a pas peur de ses idées.

Pour expliquer la popularité de cet homme qui ne s’enfarge pas dans les fleurs du tapis, on peut aussi trouver une réponse dans le contexte social des États-Unis. Dans la montée de toutes les idéologies extrémistes à travers l’histoire, on retrouve des fils conducteurs : la peur, la haine et l’incompréhension. Face à une situation économique précaire, à des pertes d’emplois et à une incertitude par rapport au futur, il est normal que certains ressentent de l’angoisse. Ces inquiétudes alimentent le racisme qui caractérise la position de Trump sur l’immigration et le justifient pour certains. Un manque d’information et des fausses relations de causes à effet mènent également à des généralisations qui nourrissent le racisme.

Les défauts de Clinton, sa principale rivale, ne seraient pas non plus étrangers à la réussite de Trump. En effet, elle a été sévèrement critiquée pour avoir utilisé une adresse de messagerie personnelle pour envoyer des documents confidentiels pendant son mandat de secrétaire d’État, dossier réouvert par le FBI cette semaine. Elle est également mal perçue à cause de la campagne publicitaire très onéreuse qu’elle mène pour devenir présidente. De plus, on lui reproche de ne pas exister en dehors de son travail, ce qui la fait paraître comme un produit de marketing au lieu d’un être humain selon certains. N’oublions pas son principal « défaut », celui d’être femme.

Il semblerait donc que 41% des Américains ne soient pas des racistes fanatiques. C’est plutôt l’addition de ces plusieurs facteurs qui explique la force de Donald Trump dans l’opinion publique. Vous l’aurez certainement remarqué, cet article fait peu de cas des idées et des projets proposés par les partis républicain et démocrate. En effet, le but de ce texte était de comprendre un peu mieux la popularité d’un homme qui dit ouvertement des choses abjectes. On peut d’ailleurs se questionner sur le rôle que jouent réellement les idées dans les campagnes électorales aussi bien aux États-Unis qu’ici et ailleurs dans le monde. Le pouvoir revient-il vraiment à ceux qui ont les meilleurs plans pour faire progresser la société, ou à ceux qui ont les moyens économiques de mieux vendre leurs projets?

Par Juliette Le Blanc