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Mur à mots

Par Jasmine Beauchamp Long

Ils courent les rues, envahissent les murs, avivent les ruelles, naissant d’une main collective. On ne peut faire un pas au centre de Montréal sans croiser un édifice bariolé parmi ses compères vierges. Des gribouillis aux chefs-d’oeuvre, les graffitis respirent silencieusement dans les entrailles de la ville. Leur présence a beau en ravir certains, toutefois, elle peut déplaire à d’autres. Inondant les murs, de possession publique ou privée, il est difficile de distinguer l’art du vandalisme, ce qui vaut la peine d’être conservé et ce qui mérite d’être effacé. Selon la Charte de la Ville de Montréal, la loi 153 clame que « La ville peut, par règlement, régir ou interdire les graffiti, dessins, peintures, gravures et photographies sur les arbres, ou les murs, clôtures, poteaux, trottoirs, chaussées ou autres constructions semblables et, en cas de dérogation, ordonner leur suppression et la remise en état des lieux, dans un délai imparti. » La loi semble donc inflexible concernant les créations murales. Ce qui suscite une réflexion quant à l’emplacement de la ligne entre l’art urbain déployé par exemple lors du festival Mural et les fresques réalisées par des artistes illégaux. Où se trouve la limite de l’indésirable? Quand est-ce qu’un graffiti est considéré comme nuisible, alors que la définition même du terme graffiti est un débat?

Comme le disent si bien les professeurs de français, lorsqu’on ne comprend pas un mot, on remonte à la racine!. Alors remontons, remontons pour mieux revenir. Le mot graffiti vient de l’Italien graffiare qui signifie éraflure ou griffe et du Latin graphium qui voudrait dire stylet. Donc, un dessin gravé, dans le cas qui nous concerne, sur un mur. L’apparition de ce type d’inscription remonte à bien loin. On n’a qu’à penser aux grottes préhistoriques ou aux fresques retrouvées à Pompéi. Par contre, le graffiti comme nous le connaissons aujourd’hui a fait son apparition au début du XXe siècle, plus précisément lors de la Seconde Guerre mondiale où l’esprit de révolte remuait les peuples. À l’origine une simple signature contestant l’autorité, le tag a bien évolué, devenant un moyen de reconnaissance dans le milieu, où le respect était gagné par le danger et le niveau de surveillance des lieux de réalisation.

Photo par Jasmine Beauchamp Long

C’est dans les années 70 que le graffiti s’est bâti une place sur la scène artistique avec des graffeurs tels que Jean-Michel Basquiat, suivi de Keith Haring, Banksy et bien d’autres. Une véritable effervescence du street art se fait alors dans le New York underground de l’époque, explorant la peinture en aérosol et au pinceau, les pochoirs, le rouleau, la gravure, etc. Effervescence qui sera vite refroidie par les autorités New-Yorkaises qui déclareront toute forme de graffiti illégale et hautement sanctionnée. Seuls les téméraires braveront la loi au nom de leur art, poussant les autres à pratiquer dans les métropoles américaines avoisinantes.  

Photos par Jasmine Beauchamp Long

Aujourd’hui, la majorité des graffeurs s’entendent avec la justice pour pratiquer leur art légalement, colorant les villes avec le consentement des citoyens. Par contre, il reste tout de même un volet plus trash de l’éventail artistique du graffiti qui ne fait pas l’unanimité : le tag. Est-il nécessairement vandalisme? Quoique connoté très négativement par plusieurs plateformes, désigné comme étant « griffonné par des passants » (Larousse), « souvent grossier ou ordurier » (Wikipédia) ou perçu par certains « comme un dégât disgracieux ou indésirable » (Tag-et-graffiti), le graffiti reste un moyen de communication créatif. Plus viscérale, brute et parfois vulgaire, cette culture du tag peut charmer par son aspect provocateur, gagnant même des adeptes en plus bas âge.

Photos par Louis-Phillippe Messier (gauche) et Jasmine Beauchamp Long (droite)

Au final, qu’il soit acclamé ou hué, légal ou illégal, moderne ou ancien, art ou vandalisme, le graffiti est une forme de liberté d’expression exposée directement dans l’espace urbain. Des idées collées aux murs. Et comme toute réalisation artistique, elle suscite la controverse. Sinon, où serait le point de faire de l’art?

Photo par Jasmine Beauchamp Long