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Cher néophyte : les médias

« Les médias donnent à voir, pas à réfléchir, encore moins à comprendre. L’image ment lorsqu’elle isole. »

— Paul Lombard (1927-2017), écrivain

À toi qui es nouveau dans ce monde, sache que nous sommes désormais dans l’ère des «médias menteurs» et des «alternative facts».

22 janvier 2017 : Kellyanne Conway, conseillère du président Donald Trump, emploie le terme alternative facts (faits alternatifs) à titre de description des allégations infondées de Sean Spicer, porte-parole de la Maison-Blanche, alors qu’on les lui avait décrites en entrevue comme mensonges manifestes. La nuance?

Tout d’abord, qu’entendons-nous lorsque nous parlons des «médias»? Pour des raisons de simplicité, dans ce texte il s’agira grosso modo des moyens de diffusion de l’information. Par exemple, la presse, la radio, la télévision (dans ses rares moments éducatifs), etc. C’est aussi ce que l’on peut appeler le 4e pouvoir.

«Comment peut-on s’y retrouver alors?», me demandes-tu. Eh bien! Premièrement, il faut apprendre à faire la part des choses. Il est faux de croire que ce que disent les médias est en totalité erroné et n’existe que dans l’intérêt d’un gros complot visant à nous contrôler. Qui serait alors ce « nous »? Puisque le « nous » est toute la population, alors qui contrôlerait, qui serait en dehors de toute la population? Ce serait pousser le malin génie de Descartes à un niveau inapproprié. Néanmoins, il est tout aussi faux de croire la totalité de ce que l’on retrouve dans les médias. Ce serait prêter le niveau intellectuel de Patrick l’étoile de mer à l’humanité. Deuxièmement, le seul moyen efficace reste de développer son esprit critique –ce que le secondaire était censé faire (la réforme, j’imagine?). Pour cela, je te suggère de ne pas lire que ma chronique! Il existe tellement d’autres auteurs, plus fiables d’ailleurs, et qui ont passé davantage de temps à réfléchir et à investiguer sur les sujets dont ils discutent.

Par la suite, la problématique consiste en partie dans le fait que certaines sources, que tu peux trouver entre autres sur Facebook et dont tu louanges probablement l’accessibilité, trouvent leur point fort d’instantanéité au sacrifice de leur certitude et de leur professionnalisme. En effet, comme le temps nous l’a montré, combien d’articles ont été rédigés et publiés alors qu’ils transmettaient de l’information erronée, qui n’a été rectifiée que par la suite? Je te donne l’exemple de la mort de Britney Spears, bien qu’il ne soit pas le plus représentatif. Il y a aussi le merveilleux « tweet » d’Hillary Clinton invitant les immigrants illégaux à aller voter… D’ailleurs, une source anonyme travaillant pour un réseau de télédiffusion a dévoilé qu’elle a été obligée de combler 30 minutes d’émission en onde sur un sujet sans en connaître l’ombre d’une information, simplement parce qu’un compétiteur parlait de ce sujet! Réalises-tu ce que ça veut dire? Le seul but est de vomir le plus rapidement possible ce qui semble être des faits sur le plus de sujets possible et être les premiers à en parler plutôt que de livrer du contenu de qualité. Pour ce qui est de l’accessibilité, on note d’emblée un gros bémol. En fait, le contenu que tu y trouveras est «algorithmé» pour susciter les clics. Ainsi, à moins d’effectuer une recherche à grand déploiement, bien des choses ne te sont pas accessibles, au profit de ce qui serait considéré comme tes tendances de navigation. Tu ne trouveras donc que de l’information te confortant dans tes idées préconçues: aucun choc d’idées et de visions. Par ailleurs, comme le soulève Fabien Deglise, du journal réputé Le Devoir, ces médias servent principalement « les intérêts de la superficialité et d’une information versée dans le divertissement ».  Alors, comment développer ton esprit critique dans ce « cocon intellectuel » pour reprendre les termes du journal Le Monde? De plus, on constate que lorsqu’un internaute arrive sur un site d’information trouvé via Facebook, il y demeure en moyenne 1min41sec (ce que je considère très peu pour avoir le temps de bien s’informer…), soit le tiers du temps des internautes qui arrivent directement sur la page du même site d’information. Ainsi, on ne prend pas le temps, tu ne prends pas le temps! C’est un peu paradoxal compte tenu de l’hyperconnexion et de la surcharge informationnelle… Non?

Ensuite, un autre problème avec les médias est justement la relation confuse entre divertissement et information, notamment au niveau de la politique. De fait, en « s’amusant » avec nos politiciens à la télévision, par exemple, on humanise ceux-ci – ce qui viendra même accentuer notre tendance à voter pour une « bouille sympathique » plutôt qu’un bon plan de parti – ainsi, on ne sait plus quand l’on nous présente de l’information objective ou du divertissement avec des personnalités publiques. Par exemple, le ministre Gaëtan Barrette refuse maintes entrevues à 24/60 (émission d’information) tout en étant indigné de ne pas être invité à Tout le monde en parle (émission typique du mélange information/divertissement tout en étant principalement axée sur le volet du divertissement). Comment se douter qu’un politicien peut être louche alors qu’il a été « bon joueur » dans ton émission préférée?

Pour conclure, lorsque tu seras confronté à différentes possibilités d’information, j’espère que tu comprends que ton choix a un plus grand impact qu’il n’y paraît. En continuant de fonctionner de cette façon, en se laissant emporter par ce mécanisme de désinformation, il se consolide. Si l’on continue de cliquer sur ces hyperliens, ils se multiplient. On doit cesser d’être ces poissons qui se précipitent aveuglément sur la première miette jetée dans l’aquarium sans l’analyser. Il ne tient plus qu’à toi de décider ce que tu veux encourager comme média.

Murale d’un artiste anonyme, photo prise par Chloé Blanc-Benigeri

« Les médias reflètent ce que disent les gens, les gens reflètent ce que disent les médias. Ne va-t-on jamais se lasser de cet abrutissant jeu de miroirs? »

— Amin Maalouf (1949- ), écrivain


Sources

Deglise, F. (25 septembre 2014),  Mutations, journalisme, superficialité et culte du divertissement. La Presse. Repéré ici

Ménard, É. (23 mars 2015), Tout le monde en parle: Anne-Marie Dussault fait réagir. Journal de Montréal. Repéré ici

Proulx, B. (28 novembre 2016). Gaétan Barrette persiste à critiquer «Tout le monde en parle». Journal de Montréal. Repéré ici

Joignot, F. (15 septembre 2016). Sur Internet, l’invisible propagande des algorithmes. Le Monde. Repéré ici