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L’art d’une femme : entrevue avec Hélène Boudreau

Par Ariane Bussières-Fournel

Depuis des siècles, les femmes sont peintes, dessinées, gravées et sculptées. Qu’elles possèdent des vertèbres en trop ou non (La Grande Odalisque, Jean-Auguste-Dominique Ingres, 1814), la femme dans l’art est l’amante, la muse, de préférence nue : elle en est la tourmente des hommes… tels sont ces principaux rôles.

Une fois, on lui a donné un grand rôle : celui de symboliser la liberté (La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix, 1830). Mais pourquoi pas avec un sein nu? Il y a peine quelques siècle, ce sont des hommes qui, le plus souvent, représentaient les femmes et ce qu’elles leur inspiraient. Aujourd’hui, le métier d’artiste n’est plus réservé à un seul sexe et les femmes peuvent se représenter elles-mêmes, que ce soit par une mission de montrer la diversité des vulves (Lydia Reeves | Female Body Casting Artist, Brighton) ou en explorant la forme féminine à l’aide de couleurs et de lignes simples (https://daianaruiz.tumblr.com).

Le nu n’est pas intrinsèquement mauvais et dégradant. Malgré tout, il nous choque aujourd’hui. On le pointe du doigt, mais en même temps, sans gêne, on appuie sur le bouton « play » de notre vidéo pornographique préférée. C’est ainsi qu’on parle à la fois d’hypersexualisation, d’infantilisation et de féminisme. En ce qui concerne l’art, on retrouve davantage une invitation à discuter de ces femmes complexes et nuancées qui s’approprient l’art.

Une entrevue avec Hélène Boudreau, étudiante en arts visuels et médiatiques à l’UQAM, nous a permis de faire le lien avec les femmes artistes – propriétaires de leur corps et de leur image – et le travail du sexe. La jeune artiste et créatrice de contenu sur la plateforme Onlyfans de 29 ans a dernièrement été très médiatisée, à la suite de la diffusion d’une photographie de graduation où ses seins étaient partiellement découverts. Malgré une poursuite de l’UQAM à hauteur de 125 milles dollars, Hélène Boudreau affirme « depuis, ma vie a complètement changé, mais pour le mieux. »

(Ariane Bussières-Fournel) Dans quelle mesure l’art occupe-t-il une place dans votre vie?

(Hélène Boudreau) L’art a toujours occupé une grande place dans ma vie, depuis que je suis toute jeune. J’ai toujours créé, car pour moi la création et l’imagination sont les plus grandes formes d’intelligence et de croissance personnelle (émotions, psychologie et bien-être).

(ABF) Lorsque vous pratiquez votre art et l’exposez, comment vous sentez-vous? Avez-vous l’impression que ça répond à un besoin?

(HB) Oui, sans l’art je ne serais pas en vie, je crois. L’art c’est ce qui m’a donné le goût de vivre et le goût de continuer, car l’art n’est pas une finalité en soi. Il y a toujours quelque chose à apprendre et à créer. Nous apprenons sur nous-même tous les jours en pratiquant de l’art régulièrement.

(ABF) Pensez-vous qu’il existe un art féminin? Si oui, à quoi cela correspond-il?

(HB) Selon moi, l’art peut être n’importe quoi, tant qu’on lui donne une démarche ou un sens. L’art féminin est très vaste et peut être tout. Cela va selon l’auteur et selon ce qu’on veut partager avec le spectateur qui regarde l’art. L’art féminin correspond à une objectivité de l’artiste ou du spectateur bien que l’art reste subjectif.

(ABF) Pouvez-vous faire un lien entre votre travail d’artiste et votre travail dans l’industrie du sexe? Y a-t-il une dimension artistique au travail du sexe, une dimension entrepreneuriale au travail d’artiste?

(HB) Tout à fait! Ceux qui ne comprennent pas cela ne sont pas artistes. Un artiste n’est pas seulement un artiste, mais bien une personne marginale qui est entrepreneur. Pour être un artiste, il faut être une personne qui a besoin d’être son propre patron qui n’aime pas les 9 à 5 et qui a besoin d’avoir son propre horaire. Un artiste est une personne rêveuse et créative qui a besoin de liberté. Pour ma part, je suis une artiste, mais cela comprend d’être une entrepreneure, de faire du marketing sur les réseaux sociaux, d’être secrétaire et directrice artistique de mon site web (onlyfans). Je fais tout moi-même. Dans la pornographie, cela nécessite quand même beaucoup d’imagination pour ne pas tomber dans le plate et le déjà vu.

(ABF) Pensez-vous que la représentation de la femme dans l’art a évolué à travers le temps? Depuis l’avènement des magazines (Playboy), des caméras et d’internet, est-ce que cette représentation met en valeur la femme?

(HB) Selon moi, cela a évolué, mais pas autant que l’on aimerait le croire. L’image de la femme est encore très archaïque, de par les mœurs régies de la société et les gens qui jugent. En 2021, on oserait croire que la femme est plus libérée, ce qui est vrai. Malgré tout, il y a encore mille et un tabous et cela ne devrait pas être le cas. Par contre, de plus en plus de grandes marques utilisent différent « body type » de la femme (plus corpulente ou de différentes ethnies) pour faire de la promotion. Selon moi, nous allons dans le bon sens, mais très lentement. 

(ABF) Pensez-vous que la présence grandissante de femmes, au cours des derniers siècles, dans le métier d’artiste a permis une réappropriation de leur image? De leur corps?

(HB) Oui et non. Dans le milieu artistique, quand on y pense, il n’y a pas de grandes femmes artistes. Nous pensons tous à Dali, Picasso, Andy Warhol ou Marcel Duchamp, mais jamais il n’y a eu de grande femme artiste révolutionnaire ou qui a su perdurer avec les années. On pourrait penser à Frida Kahlo, mais même cette femme qui a su se définir comme étant une artiste était la femme d’un grand peintre et je ne pense pas qu’elle aurait été reconnue si elle n’avait pas été son épouse. Le milieu de l’art comme le milieu des réseaux sociaux est très archaïque, mais de plus en plus, cela vient à changer, car le petit peuple (les gens comme vous et moi) a maintenant son mot à dire.

(ABF) Existe-t-il une dualité entre vos deux métiers? L’un vous empêche-t-il de réaliser quelque chose dans l’autre? Si non, s’agit-il de métiers complémentaires?

(HB) Non. Onlyfans m’apporte beaucoup, mais m’enlève aussi beaucoup de temps pour créer. Je crois que c’est surtout au niveau personnel. J’ai décidé de mettre plus de temps dans le Onlyfans, car j’étais à l’école, mais à l’école, je produisais quand même 3-4 tableaux par session. Donc je peux faire les deux sans aucun problème, c’est juste qu’il faut que je prenne le temps de le faire. Je dirais que Onlyfans me permet d’avoir la liberté financière et la liberté d’esprit pour encore plus créer, alors oui, ces métiers sont tout à fait complémentaires. 

(ABF) Que ce soit une réalité qui s’applique à vous ou non, pensez-vous qu’une personne ayant souffert de traumatismes, d’agressions ou de harcèlement puisse se réfugier dans l’art? Pensez-vous que c’est sain? Pensez-vous que ce soit une chose courante pour les travailleuses du sexe ou il s’agit d’une idée reçue?

(HB) L’art est le meilleur remède. Ce n’est pas pour rien que l’art thérapeutique existe. Quand je crée quelque chose et que j’y mets du cœur et du temps, je suis souvent surprise par le résultat extraordinaire que j’ai fait de mes mains. Cela est pour moi ma plus grande fierté. Être travailleuse du sexe est le fun (tout dépend selon qui). Dans mon cas, c’est rendu une passion et une entreprise dans laquelle je mets beaucoup de temps et d’amour. Mais ce n’est pas trop valorisant. Ce qui l’est, c’est l’argent, mais encore là, l’argent est volatile. Ça vient et ça part, nous n’en avons jamais assez et ça peut devenir une addiction toxique. Quant à l’art, oui nous pouvons devenir accros à l’art et toujours vouloir en faire plus et en faire plus beaux, mais cela nous pousse à devenir le meilleur de nous-mêmes. Et c’est ça qui rend l’art si extraordinaire.

Un grand merci à Hélène Boudreau d’avoir accepté de collaborer à ce texte.

Afin de conclure en beauté, découvrez Charlie Danger, une youtubeuse adepte d’histoire de l’art et artiste (voir sa page Instagram magnifique) : Les Revues du Monde – YouTube